Dans notre ferme, nous attachons une importance toute particulière à la vie du sol. Les nouvelles avancées et recherches scientifiques nous ouvrent un monde jusqu’alors invisible et incompris sur le rôle fondamental de la biologie des sols. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi ceci est une révolution.
Il était une fois des jardins suspendus luxuriants… qui sont devenus des déserts…
Avant de vous expliquer pourquoi la vie des sols est si importante et change absolument TOUT ce que l’on savait, commençons par un voyage dans le temps et l’espace.
Qu’est devenu le croissant „fertile” ?
Il y a environ 10 000 ans, en Mésopotamie, les chasseurs cueilleurs se sédentarisent et développent l’agriculture. Il y a 8000 ans, ils inventent l’araire, puis la charrue il y a 6000 ans.
Ces avancées techniques permettent de préparer la terre pour un prochain semi, en décompactant le sol, en enlevant les mauvaises herbes, et en retournant la terre pour ramener les éléments nutritifs descendus avec les pluies en surface.
Cette révolution agricole permet la naissance des premières civilisations, l’invention de l’écriture pour compter les surplus de grains, les premières villes, puis les premiers empires.
Mais 8000 ans plus tard, que reste-t-il de ces terres luxuriantes, de ces jardins suspendus, de ces immenses villes ? Et bien, il reste un désert. Le désert de Mésopotamie.
Que s’est-il passé ? Après 8000 ans de pratiques agricoles non durables, les jardins luxuriants ont peu à peu été endommagés par les passages répétés des outils, l’érosion sur ces sols nus a emporté la matière organique et les argiles du sol dans le Nil puis dans la mer, le vent a dispersé les limons fins et volatiles, les forêts rasées ont cessé de ramener la pluie à l’intérieur des terres…
L’histoire se répète aux USA en 1930.
Dans les grandes plaines des USA, après la première guerre mondiale, les céréaliers américains s’activent à produire du blé en grande quantités.
Et ils ne lésignent pas sur les moyens. La mécanisation est généralisée, et les labours de plus en plus fréquents et profonds. Seulement, les vents forts de ces années sèches vont emporter toute la couche de sol fertile dans les airs, pour les déposer plus loin, ensevelissant même certaines fermes sous la terre.
C’est une catastrophe nationale, le „Dust Bowl” des années 1930. Des milliers de gens migrent pour trouver un travail, leurs terres étant rendues désertes et inexploitables.
On commence alors à comprendre que les sols nus et le labour ne sont pas des pratiques durables. Sans mécanisation, il a fallu des millénaires pour créer un désert, mais avec les gros tracteurs, dix ans ont suffi pour détruire la terre !
Les indiens d’Amérique nous inspirent la solution
Après le Dust Bowl des années 30, les fermiers des USA s’intéressent aux pratiques de culture des indiens d’Amérique, déjà utilisées par les Mayas.
En effet, ces derniers n’utilisaient ni araire ni charrue. Ils se contentaient de faire un petit trou dans la terre pour y semer une graine, et venaient récolter plus tard.
Cette technique avait pour avantage de laisser un sol toujours couvert, avec les restes des cultures précédentes, et jamais travaillé, jamais endommagé. Le sol était ainsi protégé par l’érosion, et conservait sa fertilité.
Les américains ont alors commencé à utiliser des techniques dites de non-labour, ou de semi-direct, pour éviter la désertification de leurs plaines agricoles.
Aujourd’hui, l’agriculture en semi-direct est de plus en plus reconnue comme une approche durable pour nourrir une population mondiale croissante tout en préservant les ressources naturelles et en atténuant les effets du changement climatique.
La praire et la forêt, autonomes mais hyper productifs
Allons dans un champ labouré et cultivé en agriculture conventionnelle. Ici, l’agriculteur passe avec son tracteur plusieurs fois par an, pour le labourer, semer, mettre des engrais, puis des des herbicides, fongicides et pesticides pour protéger ses cultures.
Sans toutes ces interventions, les récoltes seraient minables et les plantes chétives, si ce n’est complètement ravagées.
Que se passe-t-il quand on abandonne un champ ?
Imaginons maintenant que l’agriculteur décide d’arrêter de cultiver cette parcelle.
Trop peu rentable, le sol y est dégradé et les rendements ne compensent pas le travail et le prix des intrants chimiques et de l’essence du tracteur. Laissons faire la nature :
- Au bout d’1 an, des plantes dites „nitrophiles” comme les amaranthes et les chénopodes ont envahi le champ, qui est entièrement couvert, et ces plantes ont pompé tous les nitrates restants pour en faire des tiges dures, du bois.
- Au bout de 3 ans, les premières ronces apparaissent. Ici ou là, un bouleau ou un aulne commencent à grandir. La terre est entièrement recouverte d’une litière de matière organique fraiche ou en décomposition.
- Au bout de 10 ans, une jeune forêt recouvre tout le champ. La terre est meuble et sent bon le champignon.
- Au bout de 20 ans, la forêt produit toute seule plus de 20 tonnes de bois par hectare et par an. On peut même y couper du bois et y chasser du gibier, tout continue de pousser très vite.
Alors je pose ces questions simples:
- Pourquoi tout semble pousser très bien et très vite quand on arrête précisément de cultiver ce champ ??
- Comment se fait-il que sans engrais, les plantes poussent très vite ?
- Comment est-il possible que sans labour, la terre est très bien aérée ?
- Et comment, sans pesticides, les plantes restent en très bonne santé ?
- Comment, sans irrigation, les plantes ne manquent pas d’eau ?
Je vous laisse encore un moment pour réfléchir… vous me voyez peut-être arriver aves mes grands sabots…
Il y a UNE bonne raison, incomprise pendant des millénaires, mais accessible maintenant :
LA VIE DU SOL
Oui, je sais, la réponse était écrite dès le début le l’article. C’était aussi là, depuis des millénaires, à portée de nous, juste sous nos pieds, mais nous n’avions pas compris son importance, encore moins son fonctionnement.
La plante et le sol, un couple qui s’est construit ensemble
Pour comprendre le fonctionnement des plantes et des sols, il faut revenir 500 millions d’années en arrière. Rien que ça !
A cette époque, les algues marines sont déjà très développées. Mais à la surface immergée de la Terre, la roche est pratiquement nue. Le sol n’existe pas encore.
Seules certaines bactéries se regroupent en fines couches et créent un gel pour résister à la sécheresse, au vent et à la pluie. Mais dès que ce gel devient trop épais, la pluie l’arrache et il repart à la mer.
Certains champignons se nourrissent ici et là de restes d’algues et de ces bactéries. Leurs filaments, le mycélium microscopique, sont très efficaces pour s’infiltrer dans les roches et puiser des minéraux essentiels.
Cependant, il a très peu de matière organique à digérer sur terre, et les champignons sont peu nombreux.
Arrive alors une chose extraordinaire: les champignons et les algues rentrent en symbiose pour créer les plantes.
Soudain, il y a 500 millions d’années, l’évolution donne lieu à la symbiose qui a créé tout ce que nous connaissons sur Terre.
Les filaments des champignons rentrent dans les algues, jusqu’alors dépourvues de racines. Les algues, très efficaces pour synthétiser des sucres, de la matière organique, à partir du soleil, partage ce sucre avec les champignons, qui en retour, fournissent beaucoup de nutriments et minéraux puisés dans la roche.
Cette symbiose des algues et des champignons donne naissance aux plantes. Encore aujourd’hui, 95% des plantes ont besoin des mycorhizes pour vivre, cette rencontre entre les racines et les champignons.
D’ailleurs, on vous a certainement appris que les plantes se nourrissent par leurs racines.
C’est FAUX.
On considère aujourd’hui que les racines sont apparues pour optimiser la surface d’échange entre les plantes et les champignons.
Les arbres européens ne poussent pas en Australie.
Après que James Cook cartographie l’Australie en 1770, l’Empire britannique commence à la coloniser. Son pouvoir reposant largement sur son imposante marine, les britanniques commencent à semer des arbres.
Des premiers essais désastreux.
Ils sèment des pin maritime et des pins d’Alep avec des graines venues d’Europe, très appréciés pour leurs troncs droits et leur croissance rapide.
Mais au bout de quelques semaines, tous les jeunes plants deviennent jaune, puis meurent. Que se passe-t-il ?
Les britanniques, désespérés, sèment et resèment des graines, en vain. Tous les pins meurent rapidement.
Une solution trouvée par hasard
Après plusieurs tentatives, les britanniques réalisent que les semis ne marchent pas. Il commencent à importer des jeunes plants d’Europe.
Et là, surprise, ça marche !
Contrairement aux semis, les jeunes plants ne jaunissent pas, et poussent même très vite.
Encore plus étrange, il suffit en fait d’importer de la terre d’Europe, puis de semer des graines dedans, et ça marche aussi !
En réalité, les britanniques découvrent alors, sans le savoir, le fait que les pins ont besoin de certains champignons spécifiques qui vivent avec eux en symbiose et leur apportent du phosphore, un élément très difficile à absorber avec des racines seules.
Les jeunes plants et la terre d’Europe contenaient en fait du mycélium et des spores de ces champignons, qui par ailleurs n’existaient pas en Australie.